La Fuite - Chapitre 1     



  

   Le bruit le sortit du sommeil avec violence, la fin instantanée d’un repos profond lui infligea quelques secondes où il ne savait plus exactement où il se trouvait. La sirène réveilla également sa compagne, qui le regardait d’un air plus qu’interrogateur. Il observa le réveil posé sur la table de nuit, deux heures trente du matin. Quand il réalisa enfin ce qu’il se passait, son organisme s'était mis en état de marche, soudainement en sur régime, boosté par l’adrénaline qui se synthétisait dans son corps. Il se leva brusquement, monté sur des ressorts, et s’adressa à Emma, sa compagne depuis plus de dix ans.    
   -   C’est la sirène de la mairie, il se passe quelque chose, quelque chose de grave. Je descends pour allumer la télévision et une radio locale. Prépare des sacs de vêtements chauds pour nous et les enfants. Si je te le confirme, réveille les enfants, je t’ai déjà expliqué ce qu’il fallait faire.    
   -   Thibault attend, qu’est-ce qu’il se passe??    
   Elle voulait être rassurée, mais son mari était déjà dans l’escalier en train de dévaler les marches deux par deux, risquant de rater un saut et ainsi de finir sa descente dans une succession de dangereuses pirouettes. Lorsqu’il arriva au rez-de-chaussée de la maison de campagne à deux étages, Emma était en train de descendre en lui parlant. Il comprit qu’elle ne pourrait se contenter de lui obéir et Thibault lui fit signe de se taire en posant en doigt sur ses lèvres et en l’attrapant par le bras pour la ramener jusqu’à lui. La sirène sonnait encore lorsqu’il alluma la télévision pour regarder une chaine d’informations. Quelques secondes suffirent à leur faire comprendre ce qu’il venait de se passer, et pourquoi la mairie du village avait déclenché l’alerte à la population. Thibault regarda Emma avec une profondeur intense.    
   -   On prépare les affaires, on s’en va immédiatement. Je te promets que l’on discutera longuement dans la voiture, aussi longtemps que l’on roulera, lui assura Thibault.    
   -   D’accord, que veux-tu que je fasse??    
   -   Tu montes et tu prépares deux grands sacs remplis de vêtements chauds, tu y ajoutes un sac avec des couvertures et une deuxième paire de chaussures pour chacun, c’est tout. Tu ne te laisses pas distraire, tu ne réponds pas au téléphone ni aux messages si tu en entends arriver sur ton portable. Quand tu auras préparé les sacs, rapidement, tu réveilles les enfants en douceur et tu viens les poser dans le canapé en bas. Ça te va??    
   Emma lui confirma d’un regard accompagné d’un mouvement de tête et Thibault lui lâcha le bras, elle n’avait rien dit, mais il vit que son bras était blanc à l’endroit où il la tenait. Emma se mit en ordre de marche, et fonça à l’étage, manquant de trébucher en ratant la première marche. Thibault se lança vers la cuisine où il attrapa deux grands sacs en fibre tressées, il se mit à genoux devant un des placards, ouvrit la porte et commença à vider le contenu du meuble pour remplir ses sacs. Il transféra des dizaines de conserves contenant des pois, des lentilles, des haricots, toute sorte de nourriture riche qui pourrait caler les estomacs criant en cas de besoin. Le sac fut rapidement plein et il peina à le pousser sur le côté pour remplir le second avec le contenu du placard voisin. Cette fois, le sac fut comblé à l’aide de paquets de riz, pâtes, quinoa et autres céréales. Il se redressa et souleva les deux sacs à l’aide de leurs solides poignées. Thibault traversa la maison ancienne tout en longueur, il ignora les douleurs dans son dos ainsi que les précieux conseils de son kinésithérapeute pour soulever des charges importantes. Il posa les deux sacs près de la porte d’entrée de la maison et retourna dans la cuisine tout en croisant Emma qui descendait l’escalier avec les premiers sacs de vêtements. Il récupéra deux packs de six bouteilles d’eau qui trainaient non loin. Les deux conjoints se croisaient, avec dans leurs bras des couvertures, des bouteilles, des vivres et les enfants. En quelques minutes, ils avaient entassé un bon tas d’affaires, Emma était en train de descendre avec la deuxième de leurs filles qui ne s’était pas aperçue de sa sortie du lit. Tout allait très vite, Emma enchainait les gestes comme lui avait demandé son conjoint. Il disparut dehors avec son manteau et un sac sur le dos, il revint quelques secondes après. Emma était devant la porte, à l’intérieur, manteau sur le dos également, avec la plus petite des filles, Lila, dans ses bras. Emma vit la voiture garée sur la rue juste devant la maison, moteur en marche, phares allumés. Le froid extérieur vint soudainement fouetter son visage, elle se lança à l’extérieur pour aller déposer Lila dans son siège auto. Thibault, sans lui adresser la parole, était déjà en train de charger méthodiquement les différents sacs à l’arrière de la voiture familiale. Emma déposa ensuite Suzie, la plus grande des filles âgées de neuf ans, dans la voiture. Thibault, avait quant à lui fini de charger le véhicule avec une rapidité incroyable, il coupa l’arrivée d’eau à l’entrée de la maison, jeta un dernier regard et attrapa Emma par le bras qui revenait maintenant de l’étage avec leurs téléphones et chargeurs à la main. Ils sortirent, verrouillèrent la porte d’entrée à double tour et se jetèrent dans la voiture. La chaleur à l’intérieur fit du bien à Emma qui ressentit un peu de sérénité, chose disparue depuis le réveil quinze minutes plus tôt. Elle regarda par la vitre, les voisins discutaient en peignoir sur le trottoir, perdus, hagards, tandis que Thibault accélérait, indifférent aux personnes qu’ils avaient fréquentées durant des années. Certains les regardèrent avec une incompréhension totale, d’autres comprirent qu’ils étaient en retard et qu’il fallait leur emboiter le pas très rapidement. Les yeux d’Emma devinrent humides quand ils dépassèrent le coin de la rue, le couple de retraités chez qui les enfants allaient quémander des bonbons était là dehors, seul, complètement perdu. Emma ne put se retenir, elle attrapa le bras de Thibault et serra sa veste au point qu’il laissa échapper un petit cri.    
   -   Arrête-toi ! Ni toi, ni moi n’avons de parents encore avec nous dans ce monde, c’est la même chose pour eux, ils n’ont personne et la voiture à sept places.    
   -   On en a déjà parlé, Emma. Tout est prévu pour nous quatre, on ne peut pas prendre le risque de les emmener avec nous, ils sont bien trop vieux.    
   -   À quoi cela sert alors ? Pourquoi partir si nous sommes ce genre de personnes, pourquoi ? Dis-le-moi, lui demanda-t-elle, les larmes inondant ses joues.    
   Il souffla, il savait la bataille déjà perdue. Il enclencha la marche arrière, et recula sur une trentaine de mètres. Il voulut parler à Emma, mais elle avait bondi du véhicule alors que celui-ci était en train de ralentir. Il fit descendre sa vitre et lui demanda de se dépêcher.    
   Emma arriva devant monsieur et madame Duprès, un couple de septuagénaires ayant passé cinquante années à veiller l’un sur l’autre. Elle s’obligea à être directive, Thibault lui reprocherait d’avoir pris trop de temps à embarquer leurs convives.    
   -   Madame Duprès, monsieur, prenez quelques affaires et venez avec nous. Nous avons de la place dans la voiture, ne restez pas là, seuls.    
   -   C’est très gentil jeune fille, mais où allez-vous ? Pourquoi faut-il partir ? Nous avons regardé la télévision et l’on ne comprend pas ce qu’il se passe.    
   -   C’est trop tard pour comprendre, montez dans la voiture s’il vous plait, on ne peut attendre plus longtemps. Mon mari aura le temps de vous expliquer en chemin.    
   Thibault, qui ne savait être patient, sortit de la voiture et rejoignit son épouse, il fut moins délicat et expliqua au couple de retraités que c’était maintenant, ou jamais. Fort de persuasion, il parlait au couple en glissant un bras sous les leurs, les accompagnants vers la voiture. Emma qui les voyait s’éloigner fila à l’intérieur de la maison. Le vieil homme l’interpella en lui demandant de prendre sa sacoche à l’entrée. Quand elle sortit avec quelques affaires dans un sac et la petite sacoche, Thibault la regardait avec insistance, le temps était précieux. Elle ouvrit le coffre et y posa les sacs avant de retourner s'asseoir à sa place. Thibault, à nouveau, démarra rapidement. Emma se retourna et vit le couple mêlé à leurs filles, Gisèle Duprès avait des larmes qui lui coulaient des yeux, elle souriait à Lila, assise à côté d’elle. Pierre Duprès, lui, la regardait dans les yeux et lui fit un signe de tête ou il la remerciait sans lui dire. Emma fit face à la route, elle posa une main sur la cuisse de son mari ou elle fit pression, juste assez fort pour qu’il sache qu’elle le remerciait elle aussi. Elle ferma les yeux, laissant de nouvelles larmes couler le long de ses joues. Thibault s’arrêta dans la première station-service qu’il trouva sur sa route, il descendit de la voiture dans la station automatique déserte et entreprit de faire le plein d’essence du véhicule. Le couple était originaire de Lille, après quelques années à profiter de la vie citadine, des bars, restaurants et clubs nocturnes, le couple décida de s’éloigner un peu pour accueillir leur première fille. La vie à la campagne avait beaucoup d’avantages, mais pas celui de trouver de l’essence rapidement, il avait dû rouler presque vingt minutes pour trouver la station. Tenant le pistolet, il regardait au loin, les yeux dans le vide. Les lumières de son ancienne ville lui parvenaient, ils devaient traverser le périphérique lillois avant de s’élancer vers le sud de la France. Il fallait faire vite, avant que d’autres n'aient la même idée que lui. Le pistolet claqua et le fit sursauter, il remit le bouchon en prenant soin de bien vérifier qu’il ne bougerait pas. Thibault ouvrit le coffre et il commença à remplir l’un des deux bidons de cinquante litres qui étaient couchés sur le côté du coffre spacieux. Il dut insérer de nouveau sa carte bancaire dans le distributeur afin de remplir le second bidon, la quantité d’essence requise était trop importante pour faire le plein en une seule fois. Quand il remonta dans la voiture Thibault fut surpris, à côté de lui c’était Pierre qui avait pris place. Il regarda Emma qui lui lança un petit sourire qu’il lui rendit. Le trajet reprit, Thibault jeta quelques coups d’œil à Pierre. Le vieil homme était en pyjama, de belles Charentaises rouges aux pieds, il espéra soudainement qu’Emma avait eu le déclic de leur prendre une paire de chaussures avant de quitter le domicile. C’est Pierre qui rompit le silence, voyant qu’à l’arrière de la voiture les deux femmes chuchotaient pour ne pas réveiller les filles qui s’étaient rendormies.    
   -   Dire que je suis les événements depuis des jours, des semaines, devant ma télévision et je n’ai rien anticipé. Je suis resté là, à attendre, sachant la menace planante. Nous vous sommes très reconnaissants, vous savez, Gisèle et moi-même on ne se trouvait pas dehors par hasard. Nous espérions trouver un endroit où se réfugier avec quelqu’un, mais j’étais loin d’imaginer entamer un périple nocturne en voiture. Où comptez-vous aller ?    
   -   Dans les alpes, répondit Thibault. Nous avons des amis là-bas qui vivent dans un endroit assez isolé près de Chamonix. C’est la première étape à atteindre pour ensuite quitter le pays pour la Suisse, je l’espère, L’Italie si c’est impossible. Mais je tiens à vous prévenir, même si la route est déserte pour l’instant, je ne vais pas pouvoir maintenir cette allure bien longtemps. Dans une heure ou deux, les routes vont se remplir soudainement et à ce moment, tout va partir en vrille pour nous, je vous l’assure.    
   -   Je suis quelqu’un d’optimiste, on ne vous ralentira pas. Dans le cas contraire, on partira de notre côté.    
   -   Trop tard, vous êtes avec nous maintenant.

  


Accueil         Chapitre 2